Dépérir pour écrire

« Le choix est clair comme de l’eau de roche, je ne serai pas un simple passager, je marquerai mon époque de ma plume assassine.» C’est dans cet état d’esprit que le narrateur, ayant en tête d’écrire le chef-d’œuvre littéraire des temps modernes, se lancera dans un processus d’autodestruction volontaire, en fuyant la lumière du jour et en se vautrant dans la dépression hivernale. Car selon lui, pour devenir le Baudelaire québécois des années 2000, il faut absolument souffrir. Il se rendra toutefois compte qu’il ne s’agit pas d’une tâche aussi facile qu’il ne l’aurait cru. L’aspirant-suicidaire se butera à des difficultés non prévues, parmi lesquelles la présence autour de lui d’amis et d’amours qui, sans cesse, le remonteront à la surface. Zoé, une escorte payée pour l’aimer puis le quitter, mais dont il tombera amoureux, le Rital, son ami épicurien, refusant de le laisser sombrer, Ernest, son chat, ou encore Violette et sa petite-fille, deux purs étrangers qu’il apprendra rapidement à connaitre et à aimer. Avec tous ces êtres gravitant autour de son monde qu’il voudrait noir, il devra se battre pour empêcher que de minces filets de lumière se placent entre lui et sa cible : dépérir pour écrire.

Malgré quelques boutades sur les problèmes sociaux – «Parce qu’on n’est plus des citoyens, il faut bien le dire, on est des consommateurs classés en pouvoir d’achat. » – le roman de Filiatrault est avant tout comique. Et c’est ce qui, pour moi, l’aura sauvé. Bien que l’idée de départ soit ingénieuse – il faut bien avouer que la vision des grands écrivains qu’a le narrateur, même si quelque peu extrémiste, vaut la peine d’être explorée -, j’ai trouvé qu’elle prenait beaucoup de temps à démarrer. Trop de pages à lire le personnage principal souhaiter sa déchéance, expliquer son but, rechercher des façons d’y arriver. Trop de temps avant que l’extérieur prenne sa place, trop de déblatérage intérieur avant de percevoir l’entourage. Heureusement, la situation s’améliore de pages en pages, avec l’arrivée de nouveaux personnages, mais l’aspect humoristique du livre reste à mon avis essentiel pour l’intérêt du lecteur.

Les jeux de mots, en particuliers. L’auteur a un véritable talent dans le domaine et a su en faire profiter avantageusement son roman. En utilisant l’ironie, les double-sens et l’absurde, Sébastien Filiatrault réussi à nous faire rire un nombre incalculable de fois sur des sujets qui ne sont pourtant pas toujours si drôles. « Je m’en contenterai, parce que je ne suis pas difficile et que surtout je n’ai pas le choix du président.», «Je n’ai pas la langue de bois dans ma poche.», «Je ne suis pas piqué des vers solitaires.», «Petit train-train quotidien va loin.», «Je me suis levé avec une gueule de bois non traité.». Et ce ne sont là que quelques exemples pris hors contextes parmi tant d’autres.

Sinon, outres les plaisanteries, les personnages sont tout de même intéressants, attachants. Même le narrateur qui ne fait pourtant rien pour l’être. Le Rital a plus particulièrement capté mon attention, car j’y ai vu l’antithèse du narrateur et j’ai compris qu’il serait son empêcheur de tourner en rond. L’hédoniste versus l’écrivain misérable, créant ainsi une remarquable dynamique entre les personnages. Que ce soit volontaire ou non de la part de l’auteur, c’était une idée brillante.

En bref, je pense qu’il ne faut pas s’attendre à un chef-d’œuvre en lisant Le Chef-d’œuvre – l’auteur le dit lui-même -, mais plutôt à passer quelques bons moments à rire. Et puisque c’était le but de Sébastien Filiatrault, alors je dis « mission accomplie »!

2 Commentaires

  1. Pour ma part, je n’ai pas ri tant que cela devant ce qui m’est apparu comme une caricature à gros traits. Mais je conçois qu’on ait pu prendre plaisir à cette lecture. Malheureusement, j’ai manqué le bateau.

  2. Encore une fois, nos lectures se rejoignent…
    Je suis d’accord avec toi par contre que c’était un peu long à démarrer… Pas facile de couper « dans le gras » pour un auteur.

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