Hors-d’oeuvre

Il faut beaucoup d’audace ou d’humour pour intituler un premier roman Le Chef-d’œuvre quand on sait que le lecteur moyen sera tenté d’associer un tel titre au contenu même du roman qui s’affiche ainsi. Et pourtant, il y a loin de la coupe aux lèvres.

D’entrée de jeu, il faut apprivoiser le personnage principal. Un jeune
homme décidé à écrire un chef-d’œuvre de la littérature, convaincu que,
pour arriver à ses fins, il ne suffit que de plonger dans le malheur le
plus total et abject pour « pondre » enfin l’œuvre de génie tant
espérée.

Le problème réside donc là. On n’y croit pas. Du moins, je n’y ai pas
cru une seconde, à ce personnage qui lutte de tout son être pour
échapper au bonheur printanier, aux sursauts amoureux, à l’appel
familial et à l’amitié pour se morfondre dans un supposé malheur de
pacotille.

Sérieusement, j’ai vite déchanté.

Deux choses.

D’abord, le malheur, ce n’est pas un « choix ». Beaucoup de gens qui
ont vécu des difficultés de différents ordres se sentiront franchement
offusqués de voir le personnage principal tout faire pour plonger de
plein gré plus loin dans la déchéance. Franchement! On a envie de lui
crier des noms, à ce personnage qui fuie sa vie trop
heureuse de banlieusard sans histoire pour se fourrer dans la pire des
misères crasses.

D’autre part, l’inspiration, elle ne naît pas spontanément, comme un «
miracle ». Écrire, c’est quelque chose qui vous prend aux tripes, qui
vous habite, vous ronge. On n’essaie pas de devenir un écrivain, on
n’attend pas l’inspiration qui, si on est assez malheureux, finira bien
par se montrer… Non. Ça n’arrive pas comme ça. On a quelque chose à
dire ou non.

Donc voilà. J’en suis restée dubitative. Parce que je présuppose que
Sébastien Filiatrault sait bien cela : que le malheur n’est pas garant
de la création et de la pulsion artistique. L’auteur s’amuse avec une
série de clichés sur les écrivains pour en faire sa matière romanesque.
Le problème, c’est que le lecteur n’arrive plus à séparer ce qui est
ludique et ce qui semble sérieux. Où est la trame de ce roman? Quelle
est l’opinion de l’auteur par rapport à la création? Qu’a-t-il voulu
apporter comme éclairage en écrivant Le chef-d’œuvre?

Mentionnons toutefois le style assez percutant de Filiatrault, tout en
esprit et en jeux de mots. Cependant, malgré un talent évident pour la
tournure bien imagée, la surcharge finit par lasser. Les calembours
agacent l’œil plus qu’ils ne l’amusent. On perd patience rapidement et
on se désespère, devant les 248 pages bien serrées que constitue ce Chef-d’œuvre

Il est trop tentant de reprendre les mots mêmes du roman pour le
résumer : « Certes, il y avait bien là quelque chose de valable, mais
ce n’était pas du grand cru, fallait-il croire, il n’y avait pas de
quoi en faire tout un plat, tout au plus une entrée en matière
acceptable. » (p. 222)

Disons que ce Chef-d’œuvre est plutôt un « hors-d’œuvre »… en
espérant que le prochain roman de Filiatrault saura user de tout le
talent qu’on pressent dans cette première esquisse.

2 Commentaires

  1. C’est vrai que le malheur est loin d’être un choix et qu’il ne suffit pas d’être malheureux pour écrire. Mais je pense que le roman ne raconte pas l’histoire d’un homme qui veut souffrir pour écrire, mais d’un homme qui s’IMAGINE qu’il lui suffit de souffrir pour écrire, et qui se lance dans un processus, un peu superficiel disons-le, pour être malheureux. Et la différence est importante, car change complètement la vision qu’on a du roman. On peut alors le prendre plus légèrement, avec un grain de sel… ;)

  2. Oui, j’ai bien saisi cette nuance de l’ »imagination » du narrateur… cependant, pour que l’illusion reste complète, il m’aurait fallu mieux cerner le propos même de l’auteur, ce que je ne suis pas parvenue à faire. Mais j’en conviens tout à fait: il m’a manqué ce fameux « grain de sel » pour embarquer dans ce roman.

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