Sébastien Filiatrault – Entrevue

L’artiste doit-il absolument créer dans la douleur pour en extraire une parcelle de génie? Jusqu’où doit-il creuser pour y parvenir?
Est-il utopique de penser pouvoir écrire un chef-d’œuvre, aujourd’hui, en 2008?
Autant de questions posées, avec un humour délicieux, par Sébastien Filiatrault
dans son premier roman, paru chez Stanké. D’entrée de jeu, on constate avec un
certain soulagement que le jeune auteur de 34 ans n’a que très peu à voir avec
le narrateur de ce curieux ouvrage, à prendre au deuxième ou même au troisième
degré. « C’est beaucoup trop caricatural pour ça, explique-t-il. Il y a de
petites ressemblances, mais ce n’est vraiment pas autobiographique. Je dirais
même que le personnage n’est pas réel et je n’ai certainement pas la prétention
d’écrire un chef-d’œuvre! C’est essentiellement une blague à la base. Je ne
sais pas si je crois, comme mon personnage, au mythe de l’auteur perturbé. Il
contient certainement une part de vérité, mais je ne serais pas tenté de
l’essayer de cette façon! Mais c’est vrai que la souffrance reste un
sentiment qu’on a le goût de crier, qui apporte un soulagement, qu’on est plus
porté à communiquer, à développer. Le bonheur, on se contente de le vivre. »

La silhouette élancée, le regard direct, le sourire discret
qui rapidement se transforme en rire franc, on sent que Sébastien Filiatrault
n’a aucune difficulté à évoquer le bonheur et à le vivre au quotidien. Une
amoureuse, une fillette dont il parle avec tendresse, un nouvel emploi de
postier – on est « homme de lettres » ou on ne l’est pas! –, sa vie semble
l’antithèse de celle de son antihéros. Fervent lecteur, il est persuadé que les
auteurs qu’il aime lire l’ont ni plus ni moins poussé à écrire. Avec certains
de ses amis, il cultive un type d’humour dans lequel se juxtaposent blagues et
calembours. « J’ai des amis qui jouent énormément avec les mots dans le
quotidien, mais de mon côté, je ne suis pas aussi rapide de ce côté-là. Par
contre, quand j’écris, j’ai le temps de réfléchir. Le jeu de mots est une forme
d’humour qui n’est pas nécessairement tellement appréciée en littérature. Pourtant,
Sol a fait des choses fantastiques, des doubles et triples sens »,
s’enthousiasme-t-il.

Le parcours de Sébastien Filiatrault ne pourrait en aucun
cas être qualifié de linéaire, même s’il a écrit son roman plus ou moins d’un
seul souffle. Après son secondaire, il voyage pendant quelques années, plante
des arbres dans l’Ouest canadien et passe ses hivers en Europe ou en Amérique
latine. Il en profite pour se plonger avec un plaisir qui lui avait jusqu’alors
échappé dans les livres : Kerouac d’abord, tout naturellement, avant
d’enchaîner d’autres lectures au gré des rencontres et des hasards. De retour
au bercail, il poursuit des études en sciences politiques, mais les projets se
précipitent alors qu’il ne lui reste que quelques cours à compléter : un
premier roman, un premier enfant. Aujourd’hui, il considère avoir extrait
l’essentiel de son cursus et ne regretter aucun de ses choix.

Chacune des pages du Chef-d’œuvre
semble imprégnée d’un humour bien particulier, non planifié. « Je pensais
être plus sérieux que ça dans mon écriture, s’excuse-t-il. Je n’aurais pas cru
écrire de cette façon, mais l’idée de base m’obligeait à prendre cette voie-là,
un peu sarcastique ou humoristique. Je me serais cru plus dramatique, mais le
personnage m’a mené là. Je ne sais pas si je réécrirais un prochain roman de
cette façon ou même si j’en serais capable, précise-t-il. Déjà, de le mener à
terme, à un moment, cela devenait épuisant, m’étant embarqué dans un univers,
un style bien particuliers. Par moments, je me suis demandé si je pourrais
tenir le cap jusqu’au bout. »

Il parle de l’écriture de son roman, qui s’est étalé sur
trois ans comme d’un « marathon » épuisant qui tenait presque du « sprint » par
moments. « Je travaillais dans les bars la nuit, j’écrivais quand je pouvais,
je coupais dans mon sommeil. Un roman, c’est prenant. Tu le gardes tout le
temps en tête. Écrire, cela reste beaucoup de douleur pour un plaisir ultime. »
Il se remet doucement du processus, ébauchant quelques histoires ici et là sans
encore tisser de nouvelle trame narrative. « Si l’on pouvait se consacrer tous
les jours à l’écriture, ce serait merveilleux, mais cela reste un fantasme. Je
me suis fait à l’idée d’écrire un livre aux trois ou quatre ans et de prendre
mon temps. Il y a des choses qui passent avant l’écriture, dont ma famille. Je
ne la sacrifierai jamais pour écrire. Voilà peut-être une raison pour laquelle
je ne ferai jamais un chef-d’œuvre! », avance-t-il en pouffant.

Quand on lui demande s’il entretient des attentes envers son
Chef-d’œuvre, il évoque un bref
instant les ventes avant de conclure que, pour lui, là ne réside pas
l’essentiel : « J’aimerais que les lecteurs trouvent mon livre sympathique,
qu’ils rient. J’ai eu beaucoup de plaisir à l’écrire. Si je réussis à faire
rire les gens avec un livre, j’aurai réussi. » Il déballe ensuite en riant son
fantasme d’auteur ultime : entrer dans un wagon de métro et regarder
quelqu’un qui lit son livre en souriant, en analysant son visage et ses
mimiques. Une piste de prochain roman peut-être?

5 Commentaires

  1. Comme toujours, une fabuleuse entrevue Lucie. Merci beaucoup. ;)

  2. Plaisir, douleur d’écrire, semblerait que le plaisir ait gagné le pari. Vaut mieux le plaisir, je suppose, pour aborder l’humour.
    Je n’ai pas encore commencé à le lire, j’apprends que le ton est spirituel, ça me plait bien en ce moment. Me semble que c’est un bon départ pour entrer « chez moi ».

  3. J’ai commencé le livre et je suis revenue lire l’entrevue parce que je me posais quelques questions sur l’auteur… Ces entrevues aident à mieux comprendre les textes d’une certaine façon. Merci!

  4. Merci pour cette entrevue très réussie, Lucie! J’aime aussi comprendre les auteurs derrière les oeuvres qu’ils ont écrites. Dans le cas du Chef d’oeuvre, on se pose inévitablement des questions sur les rapprochements entre Filiatreau et son personnage principal.

  5. Heureusement, les rapprochements entre Sébastien et son personnage ne sont que ténus…

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