Qui lira rira

Nelligan, Aquin, Baudelaire : des inspirations, des héros, des sphères impossibles à rejoindre pour notre narrateur, décidé à ne reculer devant rien pour extraire de ces profondeurs abyssalles « le » chef-d’œuvre dont rêvent tous les auteurs. En lisant le quatrième de couverture, je craignais un écrit sombre et tourmenté, dans lequel l’auteur/narrateur gratterait ses plaies, nous forçant à basculer avec lui au plus profond de sa tourmente. Eh bien, j’avais tout faux et c’est tant mieux!

Dès les premières pages de ce journal intime pas comme les autres, le ton est donné. On rira jaune parfois mais on rira. « On ne devient pas un grand écrivain par un Goncourt de circonstances… » (p. 23) Sébastien Filiatrault prend un malin plaisir à tourner les mots dans tous les sens, à en détourner le sens. L’air de rien, ces pirouettes lui offrent la liberté de lancer quelques piques sur notre société, de nous inciter à l’introspection. « Ils écouteront les oiseaux gazouiller si ça leur chante, j’écouterai la complainte des sirènes de police de cette urbanité empilée dans ses tours de force. » (p. 10)  Au passage, il égratigne les téléréalités, le « Plateau d’argent », notre indifférence face aux itinérants, Montréal devenant « la ville aux cent clochards ». Il partage aussi son goût de la lecture (délicieuses rencontres avec Violette et sa petite-fille) et en profite pour glisser en douce quelques interrogations sur la littérature et le merveilleux monde de l’édition. « Avec tout ce qui s’était écrit et s’écrivait présentement, je devais avoir une pression d’au moins dix mille livres sur mes épaules, disloquées par l’embonpoint de l’industrie littéraire. » (p. 212)

Filiatrault signe-t-il avec ce premier roman un chef-d’œuvre? Bien sûr que non et telle n’a jamais été son intention. A-t-il écrit un texte qui se démarque de la vague d’autofiction? Tout à fait, ne serait-ce que par la façon habile dont il a su intégrer l’humour dans ses pages. Surveillerai-je son deuxième roman? Absolument. Qui lira verra.

4 Commentaires

  1. Bonjour Lucie, je me permets de réagir sur ton commentaire en lien avec l’autofiction. Je ne comprends pas pourquoi on s’acharne toujours sur ce genre très noble (pas toujours réussi, j’en conviens) en opposition à la fiction « réelle » (pas toujours réussie non plus) comme si se servir de soi était la pire des calamités. J’ai hâte qu’on frappe sur un autre clou. Et c’est signée: un ardent défenseur de l’autofiction!

  2. Enfin, quelqu’un qui a aimé l’humour de Sébastien Filiatrault! J’avais peur d’être le seul. ^^

  3. Éric: j’ai fait référence à l’autofiction surtout parce que le roman donne l’impression (fausse) qu’il en est. Je n’ai pas d’objection réelle au mouvement, qui a produit des écrits très réussis, tant ici qu’en France et je sais pertinemment que certains romans (premiers ou autres) sont particulièrement mal conçus (certaines lectures faites par La Recrue dans la dernière année en témoignent). Mais, parfois, je l’avoue, en tant que lectrice, je n’accroche pas (ou plus) face à ces trentenaires bohèmes Plateau qui se mettent en scène, avec juste un soupçon de mépris face aux « autres » (ce qui n’est pas le cas ici, ni évidemment de Cher Émile, par exemple). ;-)

  4. Maxime: oui, ouf… ;-)

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