
Soudoyer Dieu
Renée-Pier mène une vie comme tant d’autres, entre un travail plus ou
moins inspirant de secrétaire et de longues séances d’entraînement.
Elle qui a rêvé d’atteindre les plus hauts sommets en plongeon mais a
dû y renoncer, noie ses doutes dans le dépassement de ses limites
physiques. Une seule chose l’empêche de sombrer dans une certaine
détresse: ses amies, confidentes mais aussi fières battantes. Un jour
fatal de décembre 1989, la vie de Renée-Pier bascule irrévocablement,
en même temps que celle d’Émilie, amie d’enfance, fauchée par les
balles de Marc Lépine, le tueur fou de Polytechnique.
Avec ce
premier roman, Thérèse Lamartine tente d’apprivoiser un univers
trouble, qui sommeille en chacune de ceux et celles qui ont vécu la
tuerie de près ou de loin. Ce qu’on prend d’abord pour une certaine
faiblesse de Renée-Pier deviendra force. Un geste à la fois, un bouquet
immaculé à la mémoire de sa Lili à la fois, elle se reconstruit. Le
processus sera long, solitaire, en marge d’une société qu’elle ne peut
plus saisir, avant qu’elle ne puise en elle la force nécessaire pour
continuer d’avancer, même si plus jamais rien ne sera pareil.
Dans un style recherché, aux images travaillées, l’auteure plonge en son personnage, presque jusqu’au vertige. «
Dans l’affliction, elle découvrait la poésie. La poésie, belle quand
elle fait rêver ou voyager, dépayse, chante ou enchante. La poésie,
grande quand elle révèle une expérience humaine jusque-là indicible,
donne une substance, de la chair, à une chose qui n’en avait pas,
cisèle un phénomène demeuré informe, met à nu un secret humain. » (p. 115-116)
Le
livre est divisé en trois temps: « Le temps de l’avant » (qui aurait eu
avantage à être resserré), « L’exil » (d’une grande poésie et d’une
intensité troublante) et « La vie d’après » (légèrement fleur bleue
mais néanmoins bien mené). Dans un ton parfois tributaire d’un certain
féminisme pur et dur (dans lequel je me suis moins reconnue), elle
interroge, interpelle, propose des interprétations de ce geste mais
aussi de cette relative indifférence avec laquelle plusieurs ont tenté
d’occulter la violence de l’incident. Inutile de le nier, le 6 décembre
1989 restera gravé dans la mémoire des Québécois. Lamartine contribue,
tout comme Denis Villeneuve, à mener ceux qui décident de la suivre vers une catharsis qu’on n’espérait plus.

