Les jérémiades

À neuf ans, Jérémie, qui peine à se faire des amis à l’école et se fait appeler « l’audacieuse »,  passe ses soirées à écouter Top Modèle. En fait, il rêve que Ridge Forester « vienne [lui] faire violemment l’amour »… enfin, autant qu’un enfant peut rêver à ce genre de choses.  Parce que les promenades dans les allées des papeteries lui donnent des frissons de bonheur, il y achète du papier à lettre qu’il utilise ensuite pour corresponde avec les lectrices de Fille d’Aujourd’hui.  De plus, il s’est fait sauver la vie par un bâton de Revello, et s’apprête à devenir contrebandier de friandises. Il n’est donc pas ignorant, oh non! Il a du vécu. « J’étais hautement mature : […] j’aimais le vieux rose plus que le rose fuchsia.» Un jour, à la récréation, un adolescent roux l’interpelle : « Tu es tout seul, petit bonhomme?». À travers les losanges de la grille qui ceinture la cours, les deux enfants font connaissance. « Mon cœur avait cessé son travail. Le paresseux! Le fainéant! Que fais-tu? Qu’attends-tu pour battre? » C’était Arthur. Et c’était son futur amant.

Dérangeant? C’est la question que je m’étais préparé à me poser – ayant lu la quatrième de couverture  – et que je me suis posée tout au long du roman. Et que je me pose encore. En effet, je n’arrive pas à le déterminer. L’amour entre deux hommes certes, mais entre un jeune garçon de neuf ans et  un adolescent de quinze ans? Est-ce crédible? Est-ce obscène? Est-ce seulement possible? Je ne sais pas. Mais pas une seule fois en lisant Les jérémiades je n’ai douté du naturel de la relation des deux personnages, de la sincérité de leurs sentiments. C’est beau en fait. Je ne dirais pas que c’est mignon, l’écriture de l’auteur n’est pas innocente. Mais c’est réaliste. Alors quoi, un tel amour, ça se peut? Dans l’univers de Simon Boulerice, oui, et grâce à lui, je n’ai aucune peine à l’imaginer dans le nôtre. En fait, je retire ce que j’ai dit : ce livre n’est très certainement pas dérangeant. Il est éclaté, tout au plus, poignant, mais pas dérangeant.

Même qu’il est touchant. Car, s’ils sont jeunes, cela ne les protège pas des revers de l’amour. Dans ce cas, c’est même plutôt le contraire. Je ne peux pas aller plus loin dans les détails sans révéler une partie importante de l’histoire, mais je vous conseille de ne pas trop vous attendre aux friandises et aux fleurs. L’histoire chavire, et ce moment m’a torturé les entrailles – noté que si j’utilise les mots « torturé » et « entrailles » dans la même phrase, c’est que, vraiment, c’est venu me chercher et pas qu’un peu. C’est autant le récit imaginé par l’auteur, sa façon de rendre réel ses personnages et leurs sentiments, son écriture… tout s’est lié pour me bouleverser alors que je ne m’y attendais pas. Je ne sais pas si Les jérémiades a le même effet sur tous les lecteurs ou si c’est très personnel, mais il y a là quelque chose. Quelque chose qui, à mes yeux, élève au dessus des mots le talent de Simon Boulerice.

Tout cela, c’est entre autre dû, comme je l’ai mentionné, à la force des personnages, en particulier celui de Jérémie, qui est aussi narrateur. Beaucoup de sa puissance vient des nombreuses références au cinéma dont nous fait part l’auteur. Que vous soyez un cinéphile assidu ou, comme moi, un consommateur modéré de bobines, cela n’a pas beaucoup d’importance, car dans tous les cas, ces références nous permettent de comprendre la personnalité de Jérémie.  Celui-ci ne fait pas que se référer au cinéma, il joue le cinéma. Constamment, avec lui-même, en prenant des rôles de grands, d’amoureux transis, de désespérés. S’il est triste, sa tristesse devient acté, il l’alimente, la dirige, pour qu’elle devienne cinématographique.  « Le cinéma était déjà mon domaine». Pour lui, les grands moments du cinéma sont des fins en soi, des absolus. Et toute sa vie est balisée par ceux-ci, qu’il aime reproduire. Mélodramatiquement, la plupart du temps. Cela donne un personnage riche et pas ennuyant du tout.

Bref, Simon Boulerice a su prêter avec brio les thèmes de l’amour et de l’homosexualité à son univers gouverné par un gamin de neuf ans. Sans que ça cloche. Et je me demande d’où lui est venue l’idée. Si j’avais la chance de l’interviewer, ma première question serait donc  « Pourquoi cette histoire? ». Ma seconde? « À quand le prochain? ».

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