
Des poèmes pour Cioran et pour Pessoa
Un juste ennui, premier recueil d’Isabelle Dumais, illustre le parcours sinueux et rectiligne du corps-esprit – un corps heureux et empreint de tragique – dans les dédales de l’immobilité. Présenté en deux sections, l’une pour Cioran et l’autre en hommage à Fernando Pessoa, ce recueil oppose les images physiques d’une attente, d’une chute latente ou d’un chant quasi opératique dans le chemin du vide : « je me lève / éparse / en moi plurielle / et je chante / seule / en chœur à trois voix ». D’autres éléments de la musique feront leur entrée en scène au fil des pages: « je consens aux remous d’esprit / je chante glorieuse le vide qui pousse ».
Les poèmes d’Un juste ennui sont relativement courts, tout au plus sept ou huit vers chacun. Le lecteur s’étonnera du peu d’effort à déployer pour s’ajuster à la respiration écorchée et radieuse de cette poésie. Quelques poèmes rappelleront le ton directif et la fragilité morbide de Saint-Denys-Garneau : « ôtez vos chaussures / n’entrez pas / une flaque gèle / vous y glisseriez / et l’on vous ferait / de belles funérailles », tandis que d’autres feront saillir la beauté d’images en pleine évanescence : « sans inquiétude / je largue ce tableau / subordonnée à rien / je recommence / ma poussée / vers nulle part ». Qu’il s’agisse de poèmes centrifuges à l’évocation parfois violente ou de vers forçant un voyage vers l’intérieur, on retrouvera ici une poésie qui saisira par sa simplicité : « Je m’occupe de mon ennui comme d’un jardin ». Au bout de l’exil et de la réserve, le souffle de ces poèmes jouxte, la bouche ouverte, un corps en plein atermoiement.
D’un bout à l’autre intelligent et rassérénant pour l’âme, Un juste ennui, en justesse et en beauté, conduira l’esprit à créer son propre destin pour ultérieurement le dépasser. Il est probable qu’on voudra de temps à autre s’installer près d’une fenêtre d’automne pour mieux revenir à la musique largement mûrie de ce premier recueil.

