
Une tragédie grecque
L’auteure d’Un roman grec nous emmène à Parc-Extension, quartier de Montréal bien défini par l’auteure. On aimerait y être; mieux, on y est, tant les détails, les odeurs même, sont crédibles. Nous sommes entraînés, surtout, à l’intérieur de Lucie, petite fille plutôt introvertie et craintive, hypersensible et attachante. Elle se sent Grecque, découvre avec déception qu’elle est Québécoise. Elle se sentira longtemps, dans sa vie, décalée, différente, comme loin d’elle-même. Puis, tout dégringole : la mère succombe à sa maladie, le père sombre dans l’alcoolisme, et Lucie ploie sous le poids de la culpabilité, de ses bouleversements intérieurs. Tout cela lui fera «perdre[s]on enfance ».
Nous suivons le point de vue de Lucie entre les allées et retours de la mère à l’hôpital, toujours fragile, toujours en danger (ce dont Lucie se sent souvent coupable), à travers « le parc des vieux », « le camp des sœurs », les mises à la porte du père, la pauvreté, la honte, etc. Des transformations brutales perturbent la vie de la famille Labonté. Je pense par exemple à cette scène dans laquelle la mère explique à ses filles quelques détails de son cancer du sein : Lucie écoute, placide, mais à l’intérieur, ça se démène, ça ne comprend pas, ça hurle de douleur. Les scènes entre mère et fille m’ont particulièrement émue, dans leur réalisme et leur émotion pure.
Nous voilà donc au cœur de la mémoire fragmentée de Lucie, pleine de mouvements dans le temps et l’espace. Ainsi la mémoire nous perd-elle pour mieux nous aider à nous retrouver. Le roman est intelligent et touchant. On y voit la façon dont certains enfants comprennent les choses, les liens qu’ils font, parfois à tort, et qui fondent pourtant quelque chose de leur identité. L’auteure ne sombre jamais dans la lourdeur, malgré les sujets abordés. Au contraire, elle nous présente toute la sensibilité et la force de son personnage, dans une écriture dynamique, qui va de l’avant, qui va droit au cœur, tout comme le destin de la petite Lucie.

