Déjà

Par Catherine Voyer-Léger et Caroline Verstaen

Dialogue entre deux lectrices, impressions partagées. Ce premier roman de Nicolas Bertrand interroge…

Catherine : Alors Caroline, tu as terminé la lecture de Déjà de Nicolas Bertrand, ce récit centré autour de la maladie qui frappe le père d’une jeune famille ? Comment sors-tu de ta lecture : troublée ? Touchée ? D’emblée je dois te dire que, pour ma part, je suis restée sur ma faim. Pourtant le thème m’appelait ! Et toi ? Tes premières impressions…

Caroline : Eh bien, je dois avouer que je ne sais pas trop quoi en penser… Ce fut une lecture agréable : le sujet est grave, mais traité sans pathos. L’auteur ne cherche pas à nous apitoyer, tout en insufflant un petit peu d’émotion. Mais… comme toi, je reste sur ma faim, me disant que l’auteur aurait pu approfondir un peu plus son sujet.

Catherine : Pour ma part, c’est vraiment une question de style. Je n’ai pas senti cette dérision dont parle le quatrième de couverture. Il faut dire que c’est une écriture de détails, qui ne me parle pas trop en général. Par exemple, l’auteur écrit: « … le petit était gardé par la ménagère qui habitait le rez-de-chaussée, laquelle avait déjà trois jeunes enfants à sa charge et n’avait pas d’objections à s’occuper d’un quatrième – moyennant rétribution, bien sûr. » (p. 23) Je ne suis pas le bon public pour les récits qui s’attachent à ce genre de détails qui m’apparaissent superflus. Toi qui aimes la littérature britannique, as-tu retrouvé ce ton?

Caroline : J’ai bien senti que l’auteur essayait de faire preuve d’humour, ou disons plutôt de décalage. Tu te souviens de la digression de plusieurs pages sur la barbe de Roland: « Se raser, telle était au demeurant une désagréable habitude qu’il devait tout à fait perdre quelques années plus tard, à la faveur de la mode du temps qui était propice à ce genre de laisser-aller qui exaspérait plus d’un barbier. Au début, Roland avait résolu de faire un entretien régulier de sa figure, mais à la longue, par paresse, il avait fini par donner presque entière licence à sa pilosité faciale. » (p. 40)  Mais je n’ai pas retrouvé le mordant british.

Catherine : Par contre, je reconnais à l’auteur un réel talent d’évocation. Dès les premières pages, il a été évident pour moi que le récit ne nous est pas contemporain. L’auteur m’a rapidement plongée dans l’état d’esprit de la fin des années 1970 et ce, même avant que les questions politiques ne soient soulevées : le ton des préoccupations syndicales, l’évocation des congés de maternité de trois mois (!!!) et d’autres référents comme l’aéroport de Mirabel. Mais j’avoue que tout cela est bien culturel!

Caroline : Ah oui ? Je n’ai pas eu la sensation d’être dans les années 1970 avant de le lire noir sur blanc, page 35. Je me souviens avoir même été légèrement surprise.

Catherine : Cela confirme probablement que, de façon très subtile, Nicolas Bertrand arrive à peindre les années 70… au Québec. Je maintiens que l’auteur a du talent, je pense seulement qu’il m’a perdue un peu en cherchant ce que tu as bien nommé : un certain décalage. J’aurais préféré une émotion frontale. Question de goût! Merci Caroline d’avoir partagé cette lecture avec moi de l’autre côté de l’Atlantique!

5 Commentaires

  1. Quoi, seulement repêché ! Même pas recruté ? Voilà qui est décevant…

    Ce roman a plus à offrir que ne le laisse entendre cet entretien, somme toute superficiel. Dans Déjà, il est question de la déliquescence d’un homme, de sa volonté de survivre à des opérations angoissantes et invasives, de l’acharnement des médecins et de leur indifférence, parfois. Il y est aussi question du regard d’autrui sur celui qui souffre et se métamorphose sous les yeux ahuris de ses proches, qui peinent à le reconnaître au fil du temps. La condition humaine fragile, l’absurdité de la maladie et de la mort, la transformation d’un homme sous l’effet du bistouri, transformation tant physique que morale et identitaire, le deuil, voilà ce qui est au cœur de ce roman.

    Certes, il est possible de trouver que certains thèmes ne sont pas suffisamment développés, mais le sujet, déjà grave, s’en serait certainement trouvé alourdi. J’ai essayé, autant que faire se peut, d’aller à l’essentiel et de décrire au plus près l’état d’esprit d’un homme qui se meurt. Je laisse le soin aux lecteurs de poursuivre, pour eux-mêmes, la réflexion sur ces difficiles questions.

    Quant au style du roman, j’ose espérer qu’il ne se réduit pas à un certain décalage et à une « dérision du grave », pour reprendre une expression chère à mon éditeur. En ce sens, l’allusion au style british est peut-être équivoque.

    Puissent ces quelques remarques éclairer davantage ceux et celles qui les liront sur la teneur de ce livre, et, qui sait, les inciter à se faire par eux-mêmes une idée de sa valeur.

    L’auteur

  2. Il est à souhaiter, en effet, que les lecteurs se fassent leur propre idée. Loin de moi (et loin de nous, sur ce site) l’idée de mettre des pensées et des opinions dans la tête des gens. L’idée est de partager. En ce sens, votre commentaire fait plaisir.

    Notre démarche se veut aussi honnête. Je pourrais, sur ce site, décider de ne commenter que les livres qui m’ont plu. Je décide plutôt d’assumer.

    Malheureusement, j’entends ce que vous dites dans votre commentaire, mais je ne l’ai pas entendu dans votre livre. Le débat est faux à savoir si le problème est dans le livre ou dans mon regard: il s’agit ici d’un commentaire de lecteur. Le commentaire d’un lecteur devant un livre.

    J’espère que cette réponse vous apparaîtra un peu moins superficielle.

  3. Oh et pour la question du repêchage/recrutement, juste qu’il soit clair qu’il ne s’agit pas d’un jugement sur la qualité des oeuvres, tout au contraire.

    La production étant ce qu’elle est (à ma connaissance une trentaine de premiers romans au Québec à la rentrée d’automne), nous ne pouvons donner une place de Recrue (page couverture) à tous. Si un chroniqueur s’intéresse à un livre qui n’a pas été retenu au vote comme Recrue, on l’invite à le « repêcher » dans la liste pour en faire une critique. C’est une façon pour nous de poser un regard sur le plus de premières oeuvres possibles.

  4. Que vous le vouliez ou non, ce que vous écrivez sur ce site influencera, au moins en partie, ceux qui vous liront. À partir de ce que vous aurez dit (ou pas) d’un roman, les gens se feront une certaine idée de ce à quoi il peut bien ressembler et s’il est à même de les intéresser, surtout s’ils n’en ont jamais entendu parler précédemment. Aussi est-il dommage, à mon sens, qu’en lisant votre échange il soit difficile d’en apprendre davantage à propos du roman en tant que tel, puisque vous vous échangez des commentaires et des remarques en supposant que ceux et celles qui vous liront auront aussi lu le livre, ce qui ne sera pas le cas pour la plupart d’entre eux. Quels sont les principaux personnages du roman ? Que leur arrive-t-il ? Quel est l’enjeu au cœur du récit ? Quels sont les thèmes qui traversent le roman ? À vous lire, on n’en saura pas grand-chose, et c’est pourquoi j’ai cru bon de réagir et de préciser, de manière succincte, de quoi il en retournait, du moins en ce qui a trait aux thèmes. Pourquoi le repêcher, si c’est pour n’en rien dire, ou si peu ?

    Comprenez-moi bien, cela n’a rien à voir avec l’appréciation que vous avez eu du roman, qui est tout à fait légitime.

    L’écrivain que je suis, qui sait ce qu’il en a coûté d’écrire ce livre (que le résultat soit ou non réussi – au lecteur d’en juger), a seulement l’impression que vous n’avez pas su rendre justice à son travail (ce qui ne se confond pas, loin s’en faut, avec le fait d’en faire une critique élogieuse), alors que c’est, à ce que j’ai compris, ce que vous vous proposez de faire sur ce site.

    Ce sera pour la prochaine fois.

  5. Je vous accorde qu’en optant pour le dialogue nous avons laissé derrière une section résumée. J’en prends bonnes notes pour les prochaines fois.

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