Kuessipan

Ce n’est pas un roman contrairement à ce qu’indique la couverture, à peine un récit. Mais c’est un livre magnifique, d’une écriture poétique, économe et vraiment poignante. Je pourrais vous citer nombre de ces phrases belles et profondes comme des aphorismes : « le maque de voyelles rend la langue impénétrable, comme un rappel à la nature, la dureté, l’écorce et les panaches ». Avec ce premier livre, Naomi Fontaine a trouvé un ton, une voix qui lui est propres. Une écriture moderne qui échappe aux erreurs des premiers romans avec leur lot d’adjectifs qualificatifs en enfilade. Ici tout est économie de mots et vise l’essentiel : raconter la vie sur la réserve d’Uashat, la réflexion sur ces gens, sur leur sort et leur condition, qui nous rejoint complètement, et aussi une réflexion sur la manière de dire.

L’histoire est construite en petits tableaux de la vie quotidienne, de portraits de ces gens de la réserve : les filles qui ont peur la nuit, les vieux qui espèrent, un mariage atikamek, une veille mortuaire, les chasseurs, mais surtout le choc entre la vie de nomade ancestrale et celle de la réserve, celle de la famille de la narratrice. La vie de ces gens est dure, triste et grise, presque sans espoir, mais l’écriture de Naomi Fontaine arrive à nommer cette réalité avec beaucoup de lumière et de couleur et amène son lecteur à voir ce peuple, au fond oublié :

« J’ai créé un monde faux. Une réserve reconstruite où les enfants jouent dehors, où les mères font des enfants pour les aimer, où on fait survivre la langue. J’aurais aimé que les choses soient plus faciles à dire, à conter, à mettre en page, sans rien espérer, juste être comprise. Mais qui veut lire des mots comme drogue, inceste, alcool, solitude, suicide, chèque en bois, viol? »

C’est bien vrai. Mais, paradoxalement, elle arrive à dire cette vérité par oppositions, comme cette usine qui brille de ses lumières comme Paris. Le style est parfois télégraphique, les phrases simplifiées et sans superflu, ce qui apporte une plus grande proximité avec les émotions de la narratrice. En même temps, le récit n’est pas folklorique et sans affect, la narratrice pose un regard tendre et sans compromis sur ses gens. Le dernier chapitre sur le fils, nikkus en innu, apporte ouverture et espoir. Kuessipan signifie à toi, à ton tour; ce sera donc à son tour à lui, mais aussi à celui des Innus. Naomi Fontaine leur donne une voix.

On note beaucoup d’utilisation d’ellipses, très efficaces et troublantes, qui créent des images puissantes, mais où le lecteur peut se perdre parfois. Le récit devient papiers collés et manque parfois de fil conducteur, par exemple cette brisure de ton où après avoir raconté le mariage on passe au paysage de Tadoussac, sans lien aucun, sans transition. Mais c’est un bien faible bémol sur l’ensemble, car ce qu’on perd en précision, en clarté de sens, on le gagne en évocation poétique, en émotion, en urgence.

Bibliographie
Kuessipan
Naomi Fontaine
Mémoire d’encrier, 2011
113 p.

Site de l’éditeur : http://www.memoiredencrier.com

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