
Les enfants moroses
Personne ne crie dans l’univers de Fannie Loiselle. Si nous étions ailleurs, peut-être la douleur nous pousserait-elle à hurler ou mordre. Elle nous ferait fuir, provoquerait de l’insomnie ou nous pousserait à la vengeance. Dans Les enfants moroses, la douleur paralyse, reste à travers de la gorge et fait suffoquer. Le bonheur est envisagé avec autant de frugalité et se boit en silence, à petites gorgées précautionneuses. Le lecteur transporte toute cette stupeur sur ses épaules tout au long des 31 récits et en ressort en clignant des yeux d’hébétude.
Pourtant, le premier texte ne semble pas présager autant de bonheur. Une jeune femme offre un écureuil en chocolat à une amie: « C’est pour Pâques. » Il est tard, et elle rentre seule chez elle. Un petit soupir de la part du lecteur; c’est joli, mais encore? La deuxième nouvelle frappe un peu plus durement. Et ensuite, ça ne s’arrête plus. Après seulement quelques pages, on reconnaît soudainement toute la splendeur du travail de Fannie Loiselle: des histoires qui s’imbriquent parfaitement les unes aux autres, un rythme impeccable, une structure sans faille et une écriture d’une grande économie. Non seulement personne ne crie, mais personne ne parle pour rien dire.
Il est beaucoup question de solitude dans Les enfants moroses. Qu’ils soient amis ou amoureux, tous les personnages sont seuls. Chacun est une île incapable de rejoindre le continent. La solitude, c’est Léanne qui ne parvient pas à trouver le sommeil avant que son voisin, dont elle épie le quotidien, ne soit rentré: « J’étais inquiète. Je me demandais où le voisin se trouvait et avec qui. Je l’imaginais sur un trottoir glacé, inconscient: j’avais envie de composer des numéros de téléphone au hasard, jusqu’à ce que quelqu’un réponde. » La solitude, c’est beaucoup Éric qui après une rupture amoureuse, se rend dans de grands magasins pour s’installer confortablement dans des canapés de démonstration et y écouter la télévision. Se sentant ridicule, il se fait la promesse suivante: « J’ai décidé de regarder une émission, une dernière, avant de rentrer chez moi. » Pour Éric, la solitude c’est aussi célébrer le réveillon du 31 décembre chez des amis, mais de se retrouver seul sur le balcon en fumant une cigarette aux douze coups de minuit. La solitude, c’est finalement Camille qui dort avec son serpent ou dont l’amoureux la quitte avec un « Je m’en vais » inscrit avec des lettres magnétiques sur le frigo.
De par son ton et sa structure, Les enfants moroses est un livre qui ne s’écrit qu’une seule fois. S’il permet de nous révéler une auteure fort talentueuse, un prochain livre nous indiquera si Fannie Loiselle peut dépasser ce qui, répété une deuxième fois, pourrait être confondu avec un simple exercice de style.
Par Anick Arsenault
De jeunes adultes un peu désabusés, désorientés, peuplent cette trentaine de très courtes nouvelles. Camille, Sarah, Léanne, Audrey, Chrostophe, Éric se connaissent mais les liens ne sont pas clairement définis : qui est la sœur, la voisine, l’amie, l’ex… Ils se croisent, se côtoient, dialoguent peu, chacun semble assez seul, évidence amplifiée par l’emploi constant du je, peu importe qui parle.
Les personnages tentent parfois de trouver un sens à ce qu’ils vivent. Ils s’interrogent, se sentent mal à l’aise mais résignés : « Il arrive que les choses et les êtres ne soient pas au bon endroit. On n’y peut rien. » L’auteure nous fait entrer efficacement dans la vie tranquille de ces jeunes adultes, on ressent bien leur malaise, leur désarroi.
Pas de grands événements, de bouleversements, mais des anecdotes, des coïncidences, des moments étranges, surprenants. Une lecture somme toute agréable mais qui ne m’a pas happée : trop morose, probablement. C’est contagieux.
Bibliographie
Les enfants moroses
Fannie Loiselle
Marchand de feuilles, 2011
148 p.
Site de l’éditeur : http://www.marchanddefeuilles.com


