
Et au pire, on se mariera
Voilà un livre humble, tout simple, qui n’a l’air de rien. En réalité, c’est une bombe.
Le premier roman de Sophie Bienvenu Et au pire, on se mariera happe dès la première page. À moins d’être doté d’une force mentale hors du commun, on devient incapable de s’arrêter de lire avant d’avoir fini. Heureusement pour nous, c’est un véritable petit bijou. En plus d’être court, la lecture du roman est facile, tout coule, l’action commence dès le premier mot et le style, on ne peut plus moderne et québécois, très reposant. Une oasis dans le désert des volumes universitaires. De plus, comme l’entièreté du texte est constituée des mots d’Aïcha, on n’a pas l’impression de lire, mais d’entendre. Son récit est saisissant de réalité, drôle et vivant. Tout comme elle.
Bienvenue dans son monde. Aïcha est un personnage très touchant qui laissera probablement le lecteur perplexe à plus d’une reprise. Au fil du récit, alors qu’elle se raconte et s’ouvre à nous, elle nous force aussi à prendre position. Cette jeune fille qui n’a pas la langue dans sa poche n’a pas peur de dire ce qu’elle pense, écorchant au passage quelques morceaux de notre ego. Impossible de rester distant et impersonnel devant elle; on se sent au contraire directement concerné, interpellé et parfois même accusé.
Nous sommes forcés de voir le monde à travers ses yeux, ce monde où tout est distordu, pas à sa place. D’être témoin alors qu’elle nous raconte les banalités de sa vie quotidienne, l’horreur de l’inceste.
Bien que je me considère comme quelqu’un de très ouvert d’esprit, curieux et qui ne juge pas les gens, ce récit m’a dérangée à un point tel qu’il est difficile de l’expliquer. Cela fait un mois que j’ai lu ce livre et je ne sais pas encore quoi en penser. Il m’a tellement troublée que j’ai interrogé une de mes profs de psychologie à ce sujet. Je l’ai relu, ce qui a clarifié un peu les choses; cependant, je reste encore dans un état de stupeur béate quant à Aïcha et à son histoire. J’y repense très souvent. Puis j’ai vraiment envie d’interroger sa mère, ses amies, ses professeurs et Baz pour savoir ce qui s’est réellement passé. Et pourquoi.
Que s’est-il passé avec Hakim? Qui est cette femme qui l’a élevée? Que fait-elle ou pas pour sa fille? Que font ses professeurs? Pourquoi est-ce que personne ne s’occupe d’elle? Qui est coupable?
Avec un sujet qui dérange autant, ce ne sont pas les questions qui manquent, parce que notre seul souhait serait d’entendre enfin la phrase magique « Ce n’est pas vrai » pour ne plus avoir à supporter ça. Ces mots ne seront jamais prononcés, comme dans la vie.
Chapeau à l’auteure qui a su aborder avec délicatesse une problématique taboue, tout en gardant un style léger et agréable. Elle semble s’être bien documentée et surtout est très courageuse. Même si Et au pire, on se mariera est très confrontant, je pense qu’il est nécessaire d’être sensibilisés à ce sujet. J’espère par contre, que tous les lecteurs sauront se rappeler que chaque histoire et chaque personne sont différentes. Et la prochaine fois que vous croiserez une Aïcha, peut-être saurez-vous la voir avec un peu plus d’humanité.
Bibliographie
Et au pire, on se mariera
Sophie Bienvenu
La mèche, 2011
152 pages
Site de l’éditeur : http://www.editionslameche.com

